Le fonctionnement du libre-arbitre

Parler de fonctionnement à propos d'une faculté psychologique peut paraître étrange. Peut-être ce terme veut-il expliquer, par des jeux complexes de motivations, comment s'exerce psychologiquement le libre-arbitre ? Il s'agirait alors d'une sorte de « fonctionnement » psychologique. Une telle explication n'apporterait rien d'original et ressèm­erait trop à toutes les descriptions philosophiques dont on nous a en­tretenus depuis que les hommes pen­sent. Philosopher sur le libre-arbi­tre pour en contourner toutes les finesses psychologiques et morales est une chose, mais rendre compte des phénomènes neuro-hormonaux qui le permettent en est une autre. S'agit-il de retourner pour autant aux idées mécanistes et matéria­listes ? Nullement. Il est impossi­ble de soutenir l'idée que tel pro­cessus physiologique est la cause de telle faculté : ce serait la pure négation de tout libre-arbitre. Y au­rait-il donc une contradiction à par­ler de « fonctionnement du libre-arbitre » ? Pour sortir de ce dilem­me, il faut penser qu'il ne peut être question de déterminisme de cause à effet.
Mais s'il est inadmissible de dire que le corps détermine l'esprit, il est aussi inadmissible de dire que l'esprit est indépendant du corps. Et c'est dans cette nécessaire dé­pendance de l'esprit par rapport au corps que se situe le vrai problème. Sous cet aspect des choses, l'on dit que le corps est la condition d'exercice de l'esprit et l'on ne tombe pas dans l'erreur détermi­niste.
C'est donc sous cet angle de vue que l'on peut comprendre l'apport du Docteur Gautier. Il éclaire les processus qui montrent comment nos facultés psychiques « se ser­vent » du cerveau et des glandes pour manifester leur puissance... ou leur impuissance.
Peut-être aurions-nous dû intitu­ler cet article « La Volonté » et non le « libre-arbitre » car il va y être plus explicitement question de la première que du second. En réalité ces deux réalités n'en forment qu'une seule au point de vue de l'activité et sous l'angle fonctionnel. Ce sont seulement les nuances de situation qui font parler de l'une plutôt que de l'autre. Que pourrait-être le libre-arbitre sans la volonté ? Et la volonté n'est-elle pas cette possibilité de nous déterminer à un choix, donc de posséder un libre-arbitre ? La volonté est bien l'agent nécessaire du libre-arbitre. Volonté et libre-arbitre sont deux notions inséparables totalement corrélatives. Et si l'on dit de quelqu'un qu'il a une forte volonté plutôt qu'on ne dit un fort libre-arbitre c'est que l'usa­ge insiste naturellement sur l'agent qui détermine l'action — la volonté est toujours en acte — plutôt que sur la réalité qui est sous-jacente : le libre-arbitre. Mais à la limite, dire que quelqu'un possède un fort li­bre-arbitre est la même chose que de dire qu'il possède une forte vo­lonté.
Que peut-on dire, donc, des ac­tions physiologiques qui sous-tendent le libre-arbitre ? Alors que l'action de la glande génitale est très effacée au début de la vie, elle augmente ses pouvoirs de régula­tion et de contrôle à la 2ème puberté. C'est cette sécrétion qui a fixé anté­rieurement sur les cellules nerveu­ses une quantité hormonale parfai­tement adéquate à une activité ou à une image verbale. Rien n'est changé mais c'est d'une manière consciente, désirée, parfois voulue et en raison de principes supérieurs (intellectuel, scientifique, moral ou religieux) que l'individu pourra ap­pliquer, grâce à sa génitale, une sé­crétion particulière à une activité ou à une élaboration psychologique. Cette glande a le pouvoir d'appli­quer aux cellules nerveuses et aux organes une sécrétion déterminée et spécifique. Elle permet ainsi de parvenir à une activité malgré la répulsion du sujet. Sur les vibra­tions nerveuses figurant pour nous l'idée d'un acte, vient se greffer la sécrétion génitale qui fixe alors l'hormone particulière (thyroïde, surrénale, hypophyse) qui en per­met l'exécution.
La volonté est donc la résultante de facteurs moraux très importants qui stimulent la génitale intersti­tielle. Évidemment cette puissance fonctionnelle dépend aussi de l'exer­cice et de la répétition d'actes bons, désintéressés, qui auront été exé­cutés maintes fois. Cette répétition et ces exercices finissent par rendre le fonctionnement de la génitale vivace et solidaire de ces actes.
C'est au point de vue sexuel que la volonté intervient de façon plus cruciale. Il existe chez le sujet une excitation qui tend à une activité ; la génitale « volontaire » doit s'y opposer si ce doit être ainsi rai­sonnablement. Elle ne peut agir qu'en fonction d'un principe, d'une idée morale qui a été associée par l'éducation ou par un état senti­mental (pudeur) à l'idée d'un fait sexuel quelconque. C'est cette ten­dance idéative d'ordre moral qui réveille la génitale interstitielle car c'est cette glande qui en a d'abord effectué l'enregistrement dans le cerveau. Cette sécrétion va alors s'opposer aux instigations apportées aux organes génitaux et au cerveau (imagination érotique). Elle prend la place, en quelque sorte) de la sé­crétion thyroïdienne impulsive pour y substituer la sienne, pondératrice et régulatrice (morale). Ceci se dé­roule au niveau de tous les éléments nerveux qui doivent participer à la réalisation de cette excitation sexuelle.
La génitale peut non seulement modérer directement l'activité de la thyroïde, mais susciter celle de l'hy­pophyse « raisonneuse et calcula­trice »; cette dernière pourra faire naître certaines idées d'intérêt ou d'avantage et pousser le sujet à agir en conséquence. Elle peut aussi restreindre la sensibilité, arrêter des mouvements musculaires et fixer dans l'esprit, par l'attention, une idée morale en remplacement d'une idée perverse ou érotique.
La génitale peut agir sur tout l'organisme; elle agit sur les mou­vements, les émotions et les senti­ments parce qu'elle est fortement modératrice et régulatrice des ryth­mes des organes végétatifs. Elle agit enfin sur l'intelligence par l'at­tention. Le Docteur Gautier écrit (1) :
« De tels phénomènes sont si loin de notre façon habituelle de penser que nous les trouvons fort embrouil­lés. Cependant rien n'est plus simple. Quand l'idée morale associée à l'idée perverse jaillit dans l'es­prit, il en résulte une intensifica­tion fonctionnelle de la génitale, puisque de telles idées morales ont été enregistrées sous son influence... Cette sécrétion se fixe sur tous les nerfs et cellules cérébrales affectés par l'idée morale sous forme de vi­brations nerveuses, ainsi que sur de nombreux organes. Elle fait domi­ner dans l'organisme les agisse­ments et les idéations en confor­mité avec les idées morales, elles les y impose et leur permet d'y rester. » Ainsi de tels effets volon­taires sont obtenus facilement par l'influence de la sécrétion génitale qui remplace celle de la thyroïde sur tous les éléments où celle-ci au­rait été agissante.
On pourrait croire que nous som­mes loin du libre-arbitre. Dans le cas de la sexualité, on peut voir comment agit la volonté, au point de vue endocrinien. Nous sommes encore très loin de considérer offi­ciellement les choses sous cet an­gle-là. Quant au libre-arbitre, il va sans dire que si l'homme n'en était pas doué, il ne pourrait jamais s'op­poser à sa sexualité en raison d'une fin supérieure ou morale. Seuls les animaux possèdent le rut.


(1) Gautier. «Sexualité».

Jean du CHAZAUD La vie claire Mai 1978